Microdynamique du transfert

da | Giu 20, 1988 | Articoli pregressi

Il est probable qu’aucun concept n’a subi une évolution aussi complexe et profonde dans l’histoire du mouvement psychanalyatique, que celui du transfert.  Au début, le transfert est pour Freud seulement une forme de déplacement de l’affect d’une représentation mentale à une autre et la préférence, pour l’écran constitué par l’analyste, est due au fait qu’il constitue une espèce de « reste diurne » toujours à disposition du sujet et que ce type de transfert favorise la résistance lorsque le désir refoulé doit être explicité à l’intéressé.
Comme on peut le voir, on conçoit le transfert essentiellement en tant que résistance tendant à cacher la réelle nature des fantasmes infantiles projetés sur l’analyste (S. Freud, « Per la psicoterapia dell’isteria », 1985).
Le développement successif de la pensée freudienne s’éloignera pour s’approfondir à partir de cette première formulation.  Passant par les théorisations recueillies dans « La dynamique du transfert » de 1912 où l’on parlera pour la première fois d’une façon explicite d’investissement libidinal de « prototypes infantiles », de « clichés indéformables » existants chez le sujet, on parvient à la conception, essentiellement énergétique, explicitée dans « Au-delà du principe du plaisir » (1920) dans laquelle Freud reconduit le transfert à cette tendance générale de la matière vivante a reconstruire par répétition les événements traumatiques jusqu’à la finalité omnipotente d’accéder à la stase prétraumatique.
J’ai déjà parlé succinctement de ce développement parce que nombre de psychanalystes prouvent qu’ils n’ont pas dépassé dans leurs théorisations et dans leurs comptes rendus la formulation initiale freudienne, probablement parce que plus conforme à une vision omnipotente de la performance psychanalytique.  Je retiens que les affirmations plutôt fréquentes, comme « activer », « créer », «manipuler le transfert » sont la preuve décisive et irréfutable, un peu genre papier au tournesol, d’une telle vision omnipotente qui porte à une dangereuse sous-évaluation du phénomène.
Si nous pensons seulement aux difficultés que l’on rencontre normalement pour reconduire à l’observation analytique des noyaux infantiles disloqués dans le présent et actualisés, par exemple dans un rapport amoureux avec le partenaire, on pourrait facilement se rendre compte que rien de ce qui est potentiellement présent entre l’analyste et l’analysé, ne se créé dans le rapport analytique.  Et ce qui se créé tout au moins jusqu’à ce que la dynamique transférentielle ait été portée à la conscience et suffisamment métabolisée, est totalement conditionné par les images phylogénétiques contenues dans le  trousseau idéen des deux sujets en interaction.
Comme l’a explicité clairement Nicola Peluffo dans « Image et photographie » (1984) « la relation avec l’objet est toujours interne et sous la pression de la stimulation externe une des facettes (affects et représentation) de telle relation vient projetée à l’extérieur et donne l’intonation affective à la situation des rapports de vie quotidienne (voir ce qu’il arrive dans transfert) ».
Quoi d’autre entendait dire Freud lorsque, toujours dans « La dynamique du transfert » il affirmait : « lorsque tout le matériel composite dans le cadre du complexe est approprié à être transféré sur le personnage du médecin, tel transfert a lieu », sinon que l’on a rejoint, suite à l’intervention du cas ou de la tentative, une homogénéité entre les images activées dans la psyché des deux sujets en rapport ?
A la lumière de ces considérations on comprend pourquoi Silvio Fanti insiste en réaffirmant que l’idée que « tout ce que nous indiquons à l’aide du terme transfert est inconscient » (Communication personnelle, 1987) c’est-à-dire pour souligner, que nous sommes des vécus de dynamiques transférentielles des images psychiques et la possible élaboration consciente d’une telle dynamique peut être faite seulement à posteriori.
D’autre part, déjà Jung avait résumé l’essentiel de ces aspects dans « La psychologie du transfert » (1946) : « Dans l’acte où le patient transfère sur le médecin, à travers l’action inductive qui se libère toujours d’une manière plus ou moins grande des projections, un contenu activé par l’inconscient vient consteller également chez le médecin le matériel inconscient correspondant.  De cette façon, médecin et patient se trouvent dans un rapport fondé sur une commune inconscience ».
A présent, le but du travail psychanalytique et en particulier celui micropsychanalytique et la modalité même avec laquelle il se réalise est celui de l’observation des dynamiques répétitives jusqu’à ce que soit mis à nu et si possible jusqu’à l’abréaction énergétique du noyau dérivé du trauma, qui détermine la forme psychomatérielle qui tend à reproduire dans le présent avec des modalités qui sont absolument identiques à celles qu’il avait au moment où a eu lieu l’accumulation énergétique (N. Peluffo « La situation » Bulletin n° 5).
Jusqu’à ce que le travail de révision du refoulement soit effectué sur les événements ontogénétiques relativement récents (inhérents aux stades phallique et anal) il n’est pas nécessaire, habituellement, d’être très perspicace et de prendre certaines précautions –  même si par exemple, par réactivation de situations traumatiques inhérentes au stade phallique, l’on peut déterminer des poussées à l’autocastration punitive, tellement puissantes qu’elles peuvent provoquer des incidents auto-lésionistiques plus ou moins sérieux .  (Une fois pour toutes, il conviendra de se souvenir qu’il n’est pas toujours possible, surtout dans des cas particulièrement graves, de lier le patient au souvenir et à l’élaboration plutôt qu’à l’action).
Lorsqu’au contraire, se réactivent les dynamiques relatives au stade oral et celui initiatique, la vigilance du micropsychanalyste doit être portée au niveau maximum  car ainsi que l’a démontré d’une façon extrêmement claire N. Peluffo dans «La situation », au moment où de telles dynamiques fusionnelles se réactivent, il est possible que se greffent  des mécanismes défensifs désastreux qui peuvent aller jusqu’à mettre en danger la vie du sujet.
Je voudrais à présent  m’étendre sur ce sujet et entrer dans une prospective phylogénétique ; pour ce faire, je désire décrire le fait qu’il s’agit-là d’un vrai et propre stigmate symptomatique que j’ai constamment retrouvé chez des patients psychotiques ou borderline que je traitais.  Lorsque l’analyse s’approfondit jusqu’à la mise à nu des noyaux conflictuels ontogénétiques j’ai rencontré du matériel, sous forme de rêve ou au cours du travail associatif, l’apparition du phénomène suivant : la patiente commence en disant qu’elle va raconter l’essence du cauchemar qu’est son existence : et décrit : l’approche d’un monstre, un diable que l’on tente par tous les moyens de maintenir à distance, mais voilà le moment où il s’approche, toujours de plus en plus et, je suis prise d’une horreur qui semble ne plus avoir de fin avec le désir de tuer, tuer pour me libérer, tuer pour me libérer.  Si un jour je réussissais à briser ce cercle je serais guérie pour toujours ».
(Il s’agit d’une jeune femme porteuse d’un syndrome grave à fond de paranoïa).  Je n’ai pas été intéressé au cours de cette séance à interpréter le matériel fourni dont je viens de fournir les détails mais je tiens à souligner que je suis toujours frappé par cette dynamique circulaire, par cette élémentaire tentative de fuite.  J’affirme que systématiquement, le phénomène est décrit dans ces termes.
Par voie d’associations, le phénomène me rappelle le Réflexe de Moro que j’ai vu se manifester à la naissance tant de fois chez les nouveaux-nés observés au cours de mon expérience médicale ; en réponse à une stimulation qui peut être un simple coup porté sur le plan d’appui où se trouve le nouveau-né, celui-ci a un sursaut, étend les bras et met les doigts en éventail, puis il les replie dans un caractéristique désir d’étreinte, décrivant un arc en l’air.  « C’est la réponse de Moro, un résidu ‘primitif’ de quelque chose qui appartient à notre lointain passé, un ‘réflexe’ qui n’a plus aujourd’hui aucune utilité et qui, d’ici à quelques semaines, disparaîtra dans la brume confuse de nos origines biologiques «  (R. Restak, Il cervello del bambino, 1986).
Je retiens que le Réflexe de Moro est l’expression d’un réflexe adversatif de défense qui exprime une double tentative : éloigner du stimulus et simultanément s’enfermer dans la propre sphère microcosmique ; l’équivalent somatique de ce désir inconscient de « retour à  une forme annulaire qui épuise en soi le cosmos » c’est ce que le Professeur Peluffo met en lumière dans « Micropsicanalisi dei processi di trasformazione » (1976)
Mais retournons à la dynamique psychique décrite que j’appelle « mouvement cyclique de l’image persécutrice ».  En substance, il s’agit de la représentation de l’image du trauma qui, si on l’examine avec attention, peut être activée par n’importe quelle situation transférentielle qui, éludant les fragiles défenses du Moi démembré par le psychotique, déterminent une pénétration traumatique de l’objet (l’analyste, le partner, le groupe, etc.) dans l’univers fusionnel materno-foetal sur lequel le psychotique est fixé.
De ce point de vue, par exemple, s’il est vrai qu’à un certain niveau de la structuration psychosexuelle la position paranoïaque résulte être une défense contre l’émission d’impulsions homosexuelles niées, au niveau du terrain psychique c’est le précipité phylogénétique de l’échec de tentatives transgénérationnelles : permettre l’entrée de l’Autre dans le rapport fusionnel.   A ce point il convient de tenir présent à l’esprit, que le transfert, outre à réactiver les images infantiles, utérines et phylogénétiques, réactive les mêmes tentatives de défense qui furent mises en acte à l’origine.  L’on peut supposer  (et parfois rencontrer) que dans le patrimoine généalogique de ces sujets se soient effectivement déterminées des situations traumatiques qui, pouvant déterminer la destruction de l’individu évoquent des ripostes défensives qui considèrent la nécessité de tuer.  Une réponse, qui au niveau du « ça » , pour être précis, se rencontre dans l’esprit du sujet normal chaque fois que l’image phylogénétique se manifeste avec la force épouvantable de son silence.  Il est évident que les mécanismes défensifs du Moi modulent la réponse et l’élaborent au prix d’un raidissement des écrans iconiques et de la structure caractérielle.  Au psychotique qui ne dispose pas de ces réponses « supérieures », il ne reste que le passage à l’acte ou plus souvent la fuite, le retrait narcissique de la libido de la réalité et du déni.  Il semble donc que chez le psychotique l’équivalent psychique du réflexe de Moro ne disparaît pas pour laisser le pas aux processus défensifs moins dramatiques.
Si la micropsychanalyse du névrotique possède parmi ses objectifs fondamentaux celui de rendre plus plastique les structures défensives qui entrent en action dans la relation avec l’Image, le « travail d’apprivoisement de la statue » duquel parle Nicola Peluffo dans « Images et photographie », le travail micropsychanalytique avec psychotiques a comme premier point d’approche de rendre possible ce contact avec l’image sans qu’il détermine des réflexes phylogénétiques cataclysmiques, réflexes phylogénétiques que la situation environnementale ne tolère plus : en d’autres termes, si le névrosé/ou le névrotique doit arriver à se familiariser avec la Statue, le psychotique devra premièrement en supporter la présence.
A présent, le chemin afin que cela puisse se produire passe dans le cas du psychotique plus que chez le névrotique, par le transfert.  C’est-à-dire que le patient a besoin de revivre la situation d’origine, insérant, comme vécus, les nouveaux éléments.  Freud avec son efficacité coutumière écrit : « … dans la dernière analyse,  il est impossible de détruire qui que ce soit s’il est absent ou sur une photo » et « Le destin de tous les conflits doit être résolu dans la sphère du transfert ».
Pour mieux illustrer cette dynamique je me servirai de la brève exposition d’un cas clinique.  Il s’agit d’un sujet atteint d’une dépression anaclitique second R. Spitz, provoquée par une position psychotique de déni du trauma et par l’échec douloureux éprouvé lors de l’établissement d’un rapport d’amour avec une jeune femme qui représentait pour le patient, la réincarnation de la mère disparue. L’aide du Moi de l’analyste ainsi que le renforcement des processus d’élaboration que le jeune avait suivi lors du long travail analytique conduit jusqu’à cet instant, déterminèrent pour la première fois la prise de conscience des faits survenus et se greffa une élaboration certainement déchirante et douloureuse mais vitale du deuil.
Ce qui est intéressant est que, dans l’intervalle entre une séance et l’autre de cette tranche, je vis le jeune patient se présenter à mon studio en proie à l’agitation la plus profonde parce que, ayant rencontré de nouveau l’aimée, il l’avait vue comme un zombie, un mort vivant qui le terrifiait.
La phase d’élaboration de la prise de conscience de la mort de la mère avait eu un besoin impérieux de se transférer dans le présent pour se consumer comme événement vécu et seulement le travail d’abréaction de l’affect disloqué sur la situation persécutrice actuelle eut la possibilité d’épuiser l’investissement énergétique sur l’image maternelle et en favoriser le détachement.  C’est un phénomène qui, si même avec une intensité proportionnellement réduite, se vérifie également chez les névrotiques et chez les sujets normaux.  Il se crée de vrais kystes existentiels dans lesquels l’accumulation énergétique utéro-infantile se disloque et c’est seulement en mettant en acte l’habileté technique de ramener les associations du patient à la situation actuelle, réduisant ce mouvement sinusoïdal entre le présent et le passé que l’on peut réussir à élucider l’affect enkysté dans la situation transférentielle.